Gérard Vergnaud, un compagnon de route pour l’équipe de recherche

Hommage à Gérard Vergnaud

14 juin 2021
30 septembre 2021

L’équipe de recherche a une longue histoire avec Gérard Vergnaud qui a joué un grand rôle dans sa naissance et son développement et a influencé profondément les travaux et manières de penser de plusieurs chercheurs et doctorants.

En effet, Gérard Vergnaud a d’abord été le directeur de la thèse de Pierre Pastré qui marque la création de la didactique professionnelle, thèse de 1992 intitulée : Essai pour introduire le concept de didactique professionnelle. La recherche de Pastré s’était inscrite dans un programme de recherche intitulé « Formation et apprentissage des adultes peu qualifiés » (Ginsbourger, Merle et Vergnaud, Documentation Française, 1992) dont Gérard Vergnaud a été, avec Jacques Leplat ou encore Vincent Merle, l’un des responsables scientifiques. C’est de ces années que date l’élargissement des préoccupations de Gérard Vergnaud, de la didactique des maths et des disciplines, de l’apprentissage des enfants et adolescents à la didactique professionnelle et aux enjeux des apprentissages et de la formation des adultes et de la formation professionnelle. Il trouve très vite sa place, notamment dans les débats sur la notion de compétence, qu’il aborde alors d’une manière totalement originale, autrement dit, d’un point de vue développemental et, en même temps, résolument pragmatiste.

Ce qui le préparait à pouvoir contribuer aux réflexions du champ de recherche et de pratique de la formation tient à son cadre de pensée, en premier lieu une conception du développement, lié à des classes de situation et ouvert au développement tout au long de la vie, ainsi sorti du carcan de la dynamique maturationnelle de l’enfance et de l’adolescence et des grandes catégories de la pensée. C’est en second lieu son approche résolument non behavioriste qui le conduit à affirmer que non seulement il est nécessaire de se préoccuper des processus cognitifs, mais aussi d’observer et d’analyser l’activité en situation, aussi bien l’activité du « faire » que celle d’apprendre.

Avec Alain Savoyant, Gérard Vergnaud racontait avec délices le congrès de la Société Russe de Psychologie du Travail à Moscou en 1966, où ils rencontrèrent Alexei N. Leontiev, Alexandre Luria, Piotr Galpérine, Dimitri Ochanine, entamant ainsi un cycle de rencontres qui se poursuivront dans les années qui suivent à Paris. Pour les jeunes chercheurs qui les écoutaient alors, une transmission s’opérait, non exempte de discussions théoriques serrées sur des exemples fétiches de G. Vergnaud tel celui de Serguei Boubka, perchiste détenteur pendant 26 ans d’un record mondial à 6,14m : comment avait-il développé sa compétence ?

Gérard Vergnaud ne pouvait ainsi qu’intéresser les formateurs d’adultes et les chercheurs du domaine, par son intérêt pour l’expérience et son rôle dans l’apprentissage et le développement, pour son affirmation répétée de l’intelligence et de la connaissance en acte et son assertion célèbre que la conceptualisation est aux cœurs de l’action efficiente, du développement et de la formation.

Arrivé à l’Enesad en 1994, Pierre Pastré regroupe une petite équipe réunie par l’intitulé Didactique des savoirs professionnels. Elle regroupe entre autres, Claude Raisky, Sylvie Caens, Joëlle Bazile… que l’on peut compter dans les pionniers de la didactique professionnelle. On connaît la recherche emblématique de Sylvie Caens sur l’apprentissage de la taille de la vigne, souvent citée par Gérard Vergnaud. Patrick Mayen, autre doctorant de Gérard Vergnaud, rejoint l’équipe didactique professionnelle de l’Enesad en 1997. En 2001, Gérard Vergnaud soutient l’institutionnalisation de l’équipe de recherche en Unité de recherche labellisée, rédige un rapport pour la Direction Générale de l’Enseignement et de la Recherche du Ministère de l’Agriculture.

Gérard Vergnaud y tient alors des séminaires, puis participe au premier colloque de l’association Recherches et Pratiques en Didactique Professionnelle, contribue par un article à l’aventure du premier numéro de la revue Travail et Apprentissages, éditée par Claude Raisky devenu créateur et responsable d’une maison d’édition. Plus tard, il est encore membre des jurys des premières thèses produites dans l’équipe dijonnaise, dont celle d’Otilia Holgado, aujourd’hui professeure à l’Université de Sherbrooke et de Charles-Antoine Gagneur, dirigeant d’un cabinet de formation et de conseil en formation. Il revient de temps à autre pour un séminaire, pour une autre soutenance de thèse.

Gérard Vergnaud s’intéressait à tout ce qui portait sur les questions d’apprentissage, de formation et d’éducation. Il aimait explorer des univers nouveaux et encourageait à ce que la recherche les explore. Malgré la difficulté de l’appréhension et de l’appropriation de sa théorie des schèmes et des champs conceptuels, on a affaire à une théorie profondément pratique, psychologique et didactique, opératoire pour analyser travail et formation, et pour concevoir la formation. Comme il l’a confié à plusieurs reprises, il avait créé ce cadre original pour répondre à des questions pratiques d’enseignement des mathématiques et non pas pour fonder un système théorique de compréhension du monde.

C’est dans cet esprit que les membres de l’unité de recherche dijonnaise ont toujours tenté de se tenir, en conduisant des travaux et en contribuant à l’action, en se préoccupant des conséquences pratiques des recherches et de leurs résultats, en explorant des métiers et des questions de formation très différenciés. Gérard Vergnaud était « sûr » de sa théorie, au sens où il encourageait toujours à s’en servir pour ces explorations, autrement dit, en la remettant toujours à l’épreuve. Il s’avère qu’elle a tenu le coup parce qu’elle présente un caractère robuste qui aide à s’orienter quand les situations, les problématiques, sont embrouillées. Elle donne un cap. Contrairement à d’autres chefs de file, Gérard Vergnaud savait aussi dire qu’au-delà d’un certain espace et de certaines limites (son fameux lampadaire), il n’était pas compétent et ne donc savait pas. Cela a permis à ses élèves et compagnons de route, de chercher de leur côté ce qui pouvait permettre d’aller plus loin et de répondre à leurs questions.

C’est probablement cette ouverture portée par Gérard Vergnaud, poursuivie par P. Pastré et P. Mayen, qui a permis à la didactique professionnelle d’intéresser tant de chercheurs et des praticiens (et ainsi d’être toujours soupçonnée de n’être qu’une ingénierie de plus). G. Vergnaud comme ses doctorants, n’en a eu cure, toujours attentif au contraire à l’enrichissement potentiel de sa théorie par l’usinage de terrains professionnels la questionnant.

C’est cet accompagnement dont, de près ou de loin, un certain nombre d’entre nous ont eu la chance lors de multiples séminaires de recherche (à Paris 5, Paris 8, au Cnam et à Dijon) de bénéficier de la rigoureuse mais précieuse attention de Gérard Vergnaud, leur compagnon de route.